Une nuit dans une plantation de tabac, voilà une idée qui m’enchante. Ce sera dans la finca Hector Luis, l’étoile montante du tabac cubain.
Comme souvent, je ne sais pas comment je vais y aller.
Après une petite négociation, le chauffeur de bus accepte de me laisser au bord de la route, au coin du chemin qui va à la plantation. Une personne de la finca devait venir me chercher mais le téléphone ne passe pas… Assez contente qu’il ne fasse pas complètement nuit, je démarre à pied, le chauffeur me dit que c’est « mas o menos » aux lumières que vous voyez là-bas. Aux lumières là-bas, il y avait des lumières un peu plus loin, etc, etc… je demande mon chemin, la plantation est au bout de la route. Un homme me propose de m’accompagner, moyennant un CUC. Je pense que je suis capable de suivre la route jusqu’au bout mais j’accepte. Le galant homme ne prend pas mon sac mais il a une lampe qui donne un peu d’éclairage. Au final, je suis assez contente d’être accompagnée car c’est bien plus loin que prévu et surtout lorsque nous sommes accueillis par des chiens hurlants. Une certaine expérience me laisse une légère appréhension des chiens errants… quoique ceux-ci ne soient pas du tout errants mais bel et bien de la maison.
Belle récompense en arrivant, la propriété est charmante et la cabana aussi. Une grande chambre pour moi toute seule, plus une mezzanine, tout en bois, le tout donnant sur une petite rivière et des plantations de tabac.
Je passe une nuit divine, rythmée par les aboiements des chiens (je m’en fiche je suis bien en sécurité dans ma petite maison), les coqs qui chantent le lever du jour … en Europe et chantent à des heures incongrues…

Dès 8 heures du matin, la plantation est en activité. Qui nettoie, qui commence la cuisine, qui remplit les boissons dans le réfrigérateur, les hommes et les femmes vont et viennent, s’interpellent, les animaux participent, des chiens jouent avec des cochons –jouent ou martyrisent ?- , il y a des paons, des dindons…
Mileidy, la femme d’Hector Luis, vient m’accueillir et m’invite à me promener dans la plantation en attendant la personne qui m’expliquera tout du tabac. Oui, je le ferai, auparavant, je me régale de cette ruche bourdonnante.
Miguel fabrique les cigares de la finca depuis 11 ans ; il commence à m’expliquer comment se passe la production.

Des graines de tabac sont semées vers décembre-janvier. Lorsqu’ils atteignent une taille d’environ 25cm, les plants sont replantés un à un à une distance suffisante les uns des autres pour avoir la place de grandir. Certains sont placés sous un filet, ce sont les plants qui fourniront les feuilles pour la cape (enveloppe extérieure du cigare). Ce filet permet de maintenir l’humidité et atténue les rayons du soleil. Les tiges des plantes sont légèrement collantes et les feuilles sont comme du velours.

A maturité, les feuilles sont cueillies, 3 à 5 par pied, tous les 2/3 jours. Les coupeurs n’ont pas d’outil, les feuilles ont l’air de casser assez facilement.
Les feuilles ont ensuite assemblées par 20, cousues entre elles pour pouvoir être suspendues à cheval sur des barres en bois ; la période de séchage dure 90 jours.

A l’issue des 90 jours, les bottes sont empilées en, c’est la première fermentation. A ce stade, la production est vendue à l’Etat. Il y aura ensuite 2 autres fermentations, et ça, ce sera l’objet d’une autre visite.

La plantation garde 10% de sa production « pour son usage personnel » ; elle n’est pas censée être vendue mais bien sûr on peut en acheter … 10 CUC contre une quarantaine d’euros en France.
Miguel choisit soigneusement les feuilles qui lui paraissent bonnes pour la cape. Il ôte la nervure centrale, ce qui élimine 50% de nicotine. (Il ôte la nervure centrale de toutes les feuilles, capes comme intérieures.) Il les humidifie très légèrement pour leur redonner leur élasticité et les détend sur sa cuisse, enfin sur son jean. Ensuite il prend 5 ou 6 feuilles pour l’intérieur, il les serre bien ensemble et les roule dans une cape. Il place 10 de ces cigares ainsi réalisés dans une forme, sous une presse. Cela afin de leur donner leur forme définitive. Il les tourne au bout de quelques minutes pour éliminer ce qui dépasse et les remet sous presse. Pour donner au cigare son aspect définitif, il va remettre une dernière cape, qu’il maintient avec une pointe de résine d’érable. L’extrémité –le côté où l’on fume- sera resserrée dans un petit morceau puis recouverte par un dernier morceau pour le fermer.

Miguel ne mettra pas de bague car la marque pour laquelle ils produisent, Cohiba, ne leur appartient pas. Il les enveloppe dans un morceau de journal.
Au total, la confection d’un cigare demande 59 étapes différentes et une durée de 3 ans. On comprend que ce soit cher !
Le guide arrivé pendant les explications de Miguel me dit que le tabac, c’est comme le vin : un sol, un climat, des traditions.
Je demande pourquoi ils vendent la plus grande partie de leur production à l’état et j’ai droit à un petit moment de propagande : « nous avons l ‘éducation gratuite, nous avons les soins gratuits, nous ne payons pas d’impôts, tout cela grâce à l’argent du tabac. Tu vois, c’est bien comme ça » et de me citer l’exemple de son ami qui vit aux USA, gagne très bien sa vie mais paye un loyer très cher, paye des impôts et il est obligé de compter.
Je rencontre alors de jeunes suisses venus en taxi ; je repars de la plantation avec eux.
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